Journal du Dimanche, 2 décembre 2009: "Ignorer les taliban serait une erreur"
"Ignorer les taliban serait une erreur"
Barack Obama a annoncé l'envoi de 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, tout en fixant le début du retrait des troupes américaines à juillet 2011. Mais pour l'historien afghan Assem Akram*, la solution passe avant tout par un renforcement des forces de sécurité afghanes.
Que pensez-vous de la stratégie américaine en Afghanistan, telle que redéfinie par Barack Obama à West Point?
Son discours est intéressant et nouveau. Depuis huit ans, les forces internationales n'ont pas de plan en Afghanistan. C'est une entreprise qui avance au jour le jour. C'est donc une très bonne chose que Barack Obama définisse un plan. Mais selon moi, 30 000 hommes, c'est trop ou pas assez.
Pourquoi?
S'il s'agit, comme le souhaite le général McCrystal [le commandant des forces de l'Otan en Afghanistan, ndlr], d'aller dans les villages, de discuter avec les gens et en même temps de les protéger des taliban, ce n'est pas suffisant. La zone à couvrir est beaucoup trop large. 30 000 hommes, cela ne va pas changer grand-chose sur le plan militaire. C'est une guerre de guérilla. Il n'y a pas de confrontation directe sur le terrain. Les taliban profitent de cette situation. Ils arrivent à se mêler à la population. Ramener la sécurité dans les villages nécessiterait une présence sur une zone très large. Il faudrait 400 ou 500 000 hommes [contre 140 000 avec le renfort annoncé par Obama, ndlr] pour faire ce travail!
Ces 30 000 soldats ne vont donc servir à rien?
Au lieu de se concentrer sur les villages et les zones intérieures du pays, la coalition internationale doit intensifier ses efforts sur la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. C'est là où tout transite. Il faut rendre difficile le passage dans cette zone, l'interdire aux groupes armés. C'est la clé d'une amélioration de la situation. Cela passe aussi par une collaboration accrue avec le Pakistan.
Que pensez-vous du calendrier de retrait annoncé par Obama?
Je pense que, contrairement à ce que certains disent, ce n'est pas un mauvais signal envoyé aux taliban. On ne leur dit pas qu'après juillet 2011 ils seront libres d'agir à leur guise. Annoncer un calendrier de retrait, c'est plutôt positif. Et si on prend l'exemple de l'Irak, ça fonctionne plutôt bien. Cela permet d'accroître la pression sur les autorités locales, de les placer face à leurs responsabilités. Par ailleurs, sur le plan psychologique, cela donne aux Afghans le sentiment que les troupes étrangères ne vont pas rester comme occupant et cela permet d'affaiblir la propagande des taliban.
Barack Obama a pris son temps pour annoncer sa décision…
C'est stratégique et c'est pour cela qu'il a pris son temps. Mais Barack Obama ne pouvait pas dire non à la demande du général McCrystal. Il montre ainsi qu'en temps que chef de l'armée, il soutient l'institution. Aux Etats-Unis, il contente aussi ceux qui sont à sa droite. Par ailleurs, envoyer 30 000 hommes sur place permet de remonter le moral des troupes
américaines déjà déployées. Il clarifie le but et met les moyens.
Le président américain et d'autres dirigeants de la planète demandent au président Karzaï d'agir rapidement. Que peut-il faire?
Il y a deux dimensions: la lutte contre la corruption et la sécurité. Sur le premier sujet, la communauté internationale est très hypocrite. Elle semble découvrir aujourd'hui ce phénomène. Or, cela fait huit ans que la corruption fait rage. Tout le monde a fermé les yeux. Le crédit du gouvernement auprès de la population est aujourd'hui entamé. Cette situation donne des outils aux taliban. Sur le second sujet, la communauté internationale peut être plus efficace en augmentant rapidement le nombre de militaires afghans.
«Une grande erreur d'avoir laissé l'armée afghane à ce niveau de faiblesse»
Est-ce la priorité actuelle?
Oui, il est indispensable de renforcer les forces de sécurité afghanes. Alors que la population afghane est supérieure à la population irakienne, et que la zone est plus grande, les forces afghanes sont cinq fois moins nombreuses que les forces irakiennes. Ce n'est pas tant la formation que le nombre qui compte. Augmenter le nombre de soldats, c'est montrer davantage le visage de l'Etat afghan dans les zones tribales. Le recrutement passe par une augmentation de la solde des soldats. Aujourd'hui, les milices afghanes comptent 200 000 membres, contre seulement 70 000 soldats pas motivés. Or, le travail de l'armée afghane ne peut pas être fait par les forces internationales. C'est une grande erreur d'avoir laissé l'armée afghane à ce niveau de faiblesse et d'inefficacité. Il faudrait aujourd'hui qu'elle compte 250 000 hommes.
Pourquoi la communauté internationale a-t-elle fait cette erreur?
Il s'agit clairement d'un manque de compréhension des enjeux en Afghanistan. Il s'agit aussi de la question de la souveraineté de l'Afghanistan. Aussi mauvais soit-il, aussi mal élu soit-il, le gouvernement afghan existe et l'Etat est souverain. Le respect de cette souveraineté par la communauté internationale est un préalable au renforcement des
institutions afghanes. Il n'est par exemple pas acceptable qu'une partie des forces internationales agissent en Afghanistan sans mandat des Nations unies. Il faut renforcer la souveraineté de l'Etat afghan pour le légitimer aux yeux de la population
afghane.
La solution est-elle vraiment militaire? En son temps, la Russie a renforcé son contingent, avant de renoncer…
Encore récemment Mikhaïl Gorbatchev a déclaré que la situation actuelle lui rappelait ce qu'il avait vécu à l'époque de l'intervention soviétique en Afghanistan [1979-1989, ndlr]. Il avait lui aussi décidé d'augmenter le nombre de soldats, avant de reconnaître qu'il n'y avait pas de solution militaire et qu'il fallait trouver une solution politique. La différence aujourd'hui est que la communauté internationale impliquée en Afghanistan est très large. Autre différence: aujourd'hui, ceux qui soutiennent les taliban ne sont pas majoritaires. A l'époque, ceux qui s'opposaient aux Soviétiques étaient majoritaires.
Mais effectivement, la solution n'est pas que militaire.
«La solution politique doit être trouvée par les Afghans eux-mêmes.»
Une solution politique implique-t-elle forcément un dialogue avec les taliban?
Comment ne pas discuter avec les taliban alors qu'ils font partie du pays? Ils occupent entre 40 et 50% du territoire. Les ignorer serait une erreur. Mais c'est difficile, car pour l'heure, le gouvernement afghan n'est pas assez fort pour être un partenaire crédible de négociation. C'est pourtant à lui qu'il revient de négocier avec les taliban, et non aux Etats-Unis. La solution politique doit être trouvée par les Afghans eux-mêmes.
Pour certains, l'Afghanistan sera la Vietnam d'Obama. Qu'en pensez-vous?
Cela peut être pertinent de comparer certaines situations, comme l'Afghanistan et l'Irak. En revanche, la guerre enAfghanistan est beaucoup plus limitée en hommes et en moyens que la guerre du Vietnam. Idem pour le nombre de pertes.
Et puis rappelons que les Etats-Unis ont une responsabilité en Afghanistan. Les taliban ont été créés avec l'aide de la CIA.
Guerre froide, lutte contre le terrorisme, l'histoire de l'Afghanistan est marquée par des conflits qui le concerne pas ou peu. Quel est l'état d'esprit des Afghans aujourd'hui?
Une partie du peuple afghan n'a connu que la guerre. Aujourd'hui, les Afghans sont uniquement préoccupés par leur survie quotidienne. Mais effectivement, ils ont l'impression d'être le jouet des autres puissances. Les enjeux les dépassent. Et ils
s'interrogent: pourquoi les grandes puissances s'intéressent-elles autant à un pays si pauvre? C'est le drame de l'Afghanistan.
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*De nationalité afghane, Assem Akram est historien, spécialiste de l'Histoire de son pays. Titulaire d'un doctorat d'Histoire de La Sorbonne, il est aujourd'hui professeur à l'Americain University, à Washington. En France, il a notamment publié
Histoire de la guerre d'Afghanistan, aux éditions Balland.
Marianne Enault - leJDD.fr
Mercredi 02 Décembre 2009
Barack Obama a annoncé l'envoi de 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, tout en fixant le début du retrait des troupes américaines à juillet 2011. Mais pour l'historien afghan Assem Akram*, la solution passe avant tout par un renforcement des forces de sécurité afghanes.
Que pensez-vous de la stratégie américaine en Afghanistan, telle que redéfinie par Barack Obama à West Point?
Son discours est intéressant et nouveau. Depuis huit ans, les forces internationales n'ont pas de plan en Afghanistan. C'est une entreprise qui avance au jour le jour. C'est donc une très bonne chose que Barack Obama définisse un plan. Mais selon moi, 30 000 hommes, c'est trop ou pas assez.
Pourquoi?
S'il s'agit, comme le souhaite le général McCrystal [le commandant des forces de l'Otan en Afghanistan, ndlr], d'aller dans les villages, de discuter avec les gens et en même temps de les protéger des taliban, ce n'est pas suffisant. La zone à couvrir est beaucoup trop large. 30 000 hommes, cela ne va pas changer grand-chose sur le plan militaire. C'est une guerre de guérilla. Il n'y a pas de confrontation directe sur le terrain. Les taliban profitent de cette situation. Ils arrivent à se mêler à la population. Ramener la sécurité dans les villages nécessiterait une présence sur une zone très large. Il faudrait 400 ou 500 000 hommes [contre 140 000 avec le renfort annoncé par Obama, ndlr] pour faire ce travail!
Ces 30 000 soldats ne vont donc servir à rien?
Au lieu de se concentrer sur les villages et les zones intérieures du pays, la coalition internationale doit intensifier ses efforts sur la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. C'est là où tout transite. Il faut rendre difficile le passage dans cette zone, l'interdire aux groupes armés. C'est la clé d'une amélioration de la situation. Cela passe aussi par une collaboration accrue avec le Pakistan.
Que pensez-vous du calendrier de retrait annoncé par Obama?
Je pense que, contrairement à ce que certains disent, ce n'est pas un mauvais signal envoyé aux taliban. On ne leur dit pas qu'après juillet 2011 ils seront libres d'agir à leur guise. Annoncer un calendrier de retrait, c'est plutôt positif. Et si on prend l'exemple de l'Irak, ça fonctionne plutôt bien. Cela permet d'accroître la pression sur les autorités locales, de les placer face à leurs responsabilités. Par ailleurs, sur le plan psychologique, cela donne aux Afghans le sentiment que les troupes étrangères ne vont pas rester comme occupant et cela permet d'affaiblir la propagande des taliban.
Barack Obama a pris son temps pour annoncer sa décision…
C'est stratégique et c'est pour cela qu'il a pris son temps. Mais Barack Obama ne pouvait pas dire non à la demande du général McCrystal. Il montre ainsi qu'en temps que chef de l'armée, il soutient l'institution. Aux Etats-Unis, il contente aussi ceux qui sont à sa droite. Par ailleurs, envoyer 30 000 hommes sur place permet de remonter le moral des troupes
américaines déjà déployées. Il clarifie le but et met les moyens.
Le président américain et d'autres dirigeants de la planète demandent au président Karzaï d'agir rapidement. Que peut-il faire?
Il y a deux dimensions: la lutte contre la corruption et la sécurité. Sur le premier sujet, la communauté internationale est très hypocrite. Elle semble découvrir aujourd'hui ce phénomène. Or, cela fait huit ans que la corruption fait rage. Tout le monde a fermé les yeux. Le crédit du gouvernement auprès de la population est aujourd'hui entamé. Cette situation donne des outils aux taliban. Sur le second sujet, la communauté internationale peut être plus efficace en augmentant rapidement le nombre de militaires afghans.
«Une grande erreur d'avoir laissé l'armée afghane à ce niveau de faiblesse»
Est-ce la priorité actuelle?
Oui, il est indispensable de renforcer les forces de sécurité afghanes. Alors que la population afghane est supérieure à la population irakienne, et que la zone est plus grande, les forces afghanes sont cinq fois moins nombreuses que les forces irakiennes. Ce n'est pas tant la formation que le nombre qui compte. Augmenter le nombre de soldats, c'est montrer davantage le visage de l'Etat afghan dans les zones tribales. Le recrutement passe par une augmentation de la solde des soldats. Aujourd'hui, les milices afghanes comptent 200 000 membres, contre seulement 70 000 soldats pas motivés. Or, le travail de l'armée afghane ne peut pas être fait par les forces internationales. C'est une grande erreur d'avoir laissé l'armée afghane à ce niveau de faiblesse et d'inefficacité. Il faudrait aujourd'hui qu'elle compte 250 000 hommes.
Pourquoi la communauté internationale a-t-elle fait cette erreur?
Il s'agit clairement d'un manque de compréhension des enjeux en Afghanistan. Il s'agit aussi de la question de la souveraineté de l'Afghanistan. Aussi mauvais soit-il, aussi mal élu soit-il, le gouvernement afghan existe et l'Etat est souverain. Le respect de cette souveraineté par la communauté internationale est un préalable au renforcement des
institutions afghanes. Il n'est par exemple pas acceptable qu'une partie des forces internationales agissent en Afghanistan sans mandat des Nations unies. Il faut renforcer la souveraineté de l'Etat afghan pour le légitimer aux yeux de la population
afghane.
La solution est-elle vraiment militaire? En son temps, la Russie a renforcé son contingent, avant de renoncer…
Encore récemment Mikhaïl Gorbatchev a déclaré que la situation actuelle lui rappelait ce qu'il avait vécu à l'époque de l'intervention soviétique en Afghanistan [1979-1989, ndlr]. Il avait lui aussi décidé d'augmenter le nombre de soldats, avant de reconnaître qu'il n'y avait pas de solution militaire et qu'il fallait trouver une solution politique. La différence aujourd'hui est que la communauté internationale impliquée en Afghanistan est très large. Autre différence: aujourd'hui, ceux qui soutiennent les taliban ne sont pas majoritaires. A l'époque, ceux qui s'opposaient aux Soviétiques étaient majoritaires.
Mais effectivement, la solution n'est pas que militaire.
«La solution politique doit être trouvée par les Afghans eux-mêmes.»
Une solution politique implique-t-elle forcément un dialogue avec les taliban?
Comment ne pas discuter avec les taliban alors qu'ils font partie du pays? Ils occupent entre 40 et 50% du territoire. Les ignorer serait une erreur. Mais c'est difficile, car pour l'heure, le gouvernement afghan n'est pas assez fort pour être un partenaire crédible de négociation. C'est pourtant à lui qu'il revient de négocier avec les taliban, et non aux Etats-Unis. La solution politique doit être trouvée par les Afghans eux-mêmes.
Pour certains, l'Afghanistan sera la Vietnam d'Obama. Qu'en pensez-vous?
Cela peut être pertinent de comparer certaines situations, comme l'Afghanistan et l'Irak. En revanche, la guerre enAfghanistan est beaucoup plus limitée en hommes et en moyens que la guerre du Vietnam. Idem pour le nombre de pertes.
Et puis rappelons que les Etats-Unis ont une responsabilité en Afghanistan. Les taliban ont été créés avec l'aide de la CIA.
Guerre froide, lutte contre le terrorisme, l'histoire de l'Afghanistan est marquée par des conflits qui le concerne pas ou peu. Quel est l'état d'esprit des Afghans aujourd'hui?
Une partie du peuple afghan n'a connu que la guerre. Aujourd'hui, les Afghans sont uniquement préoccupés par leur survie quotidienne. Mais effectivement, ils ont l'impression d'être le jouet des autres puissances. Les enjeux les dépassent. Et ils
s'interrogent: pourquoi les grandes puissances s'intéressent-elles autant à un pays si pauvre? C'est le drame de l'Afghanistan.
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*De nationalité afghane, Assem Akram est historien, spécialiste de l'Histoire de son pays. Titulaire d'un doctorat d'Histoire de La Sorbonne, il est aujourd'hui professeur à l'Americain University, à Washington. En France, il a notamment publié
Histoire de la guerre d'Afghanistan, aux éditions Balland.
Marianne Enault - leJDD.fr
Mercredi 02 Décembre 2009